Ceux qui se sont connectés à l’Internet dès 1996 ou 1997 se souviennent des plateformes propriétaires proposées par Compuserve, AOL et Infonie (en France), ainsi que de leurs tentatives de recréer un écosystème Internet totalement maîtrisé par leurs soins.
Leur idée était de promouvoir un environnement propriétaire, plus petit, aux contenus présélectionnés, et de limiter autant que possible le surf des Internautes à cet univers clos. Cela devait permettre aux fournisseurs d’accès à Internet de reproduire le modèle des chaines de TV. Dans ce dernier cas les chaînes maîtrisent un canal de diffusion « étanche » et sélectionnent les programmes à destination de leur audience ; les producteurs de contenu sont obligés de passer par ces chaines et les péages (dans le cas des chaines payantes) ou de négocier la cession de leurs droits et de leurs programmes avec un nombre limité de diffuseurs, à charge pour ces derniers de les rentabiliser par la vente de publicité. Pour des groupes media ou des opérateurs Internet c ‘était une tentation bien naturelle que d’essayer de reconstruire un modèle économique éprouvé dans lequel ils ont une maîtrise centralisée des flux et des contenus plutôt que de devoir se réinventer avec l’émergence d’un Internet totalement décentralisé.
Ces plateformes propriétaires n’ont toutefois pas séduit les internautes qui ont préféré payer un accès simple avec un internet « ouvert », sans les limites ni l’organisation de chaînes telles qu’AOL les avait rêvées. Aujourd'hui les portails des fournisseurs d’accès sont ouverts et ne font le plus souvent que proposer des liens vers des sites internet indépendants. En parallèle Google et d’autres acteurs ont activement promu le mythe de la gratuité définitive des contenus. On a pu ainsi croire à la vision d’un Internet ouvert et gratuit.
Je pense que cette vision risque de se révéler naïve, et que les nouveaux acteurs dominant du web caressent les mêmes ambitions que leurs prédécesseurs : les agents économiques qui promeuvent depuis quelques années l’illusion de la gratuité cherchent à recréer sur Internet un sous-univers clos et maîtrisé, lequel aurait vocation à s’étendre pour concurrencer le web lui-même. Facebook suit exactement cette orientation avec une plateforme propriétaire qui profite du succès des applications communautaires et ludiques pour agréger du contenu de plus en plus varié. En effet, la publication par le biais d'API (interfaces de programmation) ouvertes et donc la possibilité pour tout individu ou tout media de diffuser un contenu facilement et gratuitement sur une plateforme unifiée qui réunit plus de 300 millions d’utilisateurs rend Facebook très attrayant. Il devient ainsi une des premières sources de renvoi d'audience et devance parfois Google. Si son succès se maintient et si la plateforme s’enrichit de nouvelles fonctionnalités, les éditeurs de contenu en viendront sans doute à se demander s’ils ont intérêt à continuer à investir pour exister en dehors de Facebook ou si leur avenir est simplement de devenir une « application Facebook ». Le site américain serait ainsi en position de tenter d’absorber progressivement Internet ou au moins une part de ses contenus, et ce mieux qu’AOL ne l’a fait début des années 2000.
Le paradoxe est que cela ne serait pas le résultat d’une politique de démarchage organisée des contenus et des medias par Facebook pour les « privatiser » mais une initiative que les medias auront pris d’eux même au risque in fine de perdre leur autonomie de « distribution ». Il s’est passé à peu près la même chose avec Google qui a réussit à indexer et organiser les contenus digitaux du monde entier sans bourse délier, et avec la bénédiction des media (jusqu’à la récente fronde initiée par Newscorp qui annonce vouloir interdire à Google de référencer les articles de ses titres de presse en ligne). Une fois l’ensemble des contenus mis en base de données et reliés par la fonction recherche, Google cherche désormais à ajouter un lien supplémentaire en investissant dans les fonctions sociales et communautaires de façon à mieux garder les internautes dans son giron. Après Orkut et Picasa, la récente acquisition de Picnic avec ses fonctions communautaires centrées autour de l’échange de photos et de la consultation d’albums en ligne en est l’illustration.
Google a de l’avance dans l’agrégation de l’audience mais Facebook en a en matière de gestion de « lien social » numérique. Ces deux entreprises vont certainement s’affronter de façon de plus en plus visible pour rétablir un contrôle des flux économiques sur Internet. Il est difficile de dire si elles cèderont totalement a cette volonté de puissance sans que les autres agents économiques (medias, sites de ecommerce, annonceurs, moyens de paiement) réagissent ; peut être risquent elles aussi de mésestimer la volonté des Internautes de rester libre de toute emprise trop visible. Par ailleurs, l’innovation permanente et la constante apparition de nouveaux services sur le réseau pourraient conduire à une perte de valeur des fonctions sociales et des fonctions de recherche actuelles, lesquelles deviendraient alors de simple « commodités » inclus dans leurs sites par tous les éditeurs de contenu. Le réseau ouvert et décentralisé réabsorberait une nouvelle fois ceux qui essaient de le dompter.



Commentaires